« La danse dans l’école de musique» - 27 novembre 2003
Quels enjeux, quelles particularités, quelles contraintes, Quelles opportunités

Interventions de Françoise Benet et Isabelle Dragol
(Respectivement Professeur de danse contemporaine au CNR de Lyon et formatrice au CND et à la FDCA / Professeur de formation musicale à L’ENM de Bourgoin-Jallieu)


- Quelle formation musicale pour les danseurs ?

- Les mises en relation, croisements, passerelles possibles entre musique et danse à l’école de musique.

 

Françoise Benet
Enseignante depuis 20 ans au CNR de Lyon, je suis très attachée à la notion de « service public », qui permet un accès au plus grand nombre, et des conditions de travail plus intéressantes : suivi régulier des élèves, travail avec un accompagnateur…
Par passion et volonté d’avancer, je suis formateur au CND en pédagogie de la danse contemporaine, et prochainement à la formation diplômante au CA du CNSMD de Lyon.
Par ailleurs, j’interviens auprès de la compagnie Propos pour Denis Plassart, et suis présidente de l’association « Danse contemporaine ». J’essaie par ces activités de tisser constamment des liens entre les chorégraphes et les enseignants danseurs, de même qu’à titre personnel je ressent la nécessité de concilier dans mon activité la pratique et l’enseignement de la danse.

Isabelle Dragol
Je suis professeur de formation musicale, et je parlerai ici de mes 22 années d’expérience au CNR de Lyon dans un travail très souvent lié à la danse et au chant choral, avec de nombreuses réalisations de spectacles alliant musique et danse en symbiose.
J’interviens également au CND, formation diplômante au CA, et au CFMI.

Pour commencer cette intervention sur la « formation musicale du danseur », je dirais que je ne vois pour ma part qu’une formation musicale pour les instrumentistes, les chanteurs, les danseurs. Je remarque que les besoins fondamentaux sont les mêmes : si l’on prend l’exemple du débutant, il est important de chercher une aisance corporelle, vocale, d’installer des repères, des notions de d’audition, de rythme, de démarches corporelles. Une fois ces fondamentaux installés, il pourra faire de la danse, ou du chant, ou de l’instrument, ce qui a été appris contribuera à la qualité de la suite, à l’école comme dans la vie. En cela la formation musicale est un tronc commun à tous, et l’enseignant doit être ouvert à ce dont à besoin un être humain.
La formation musicale doit aussi apporter une culture musicale, une ouverture de l'oreille et de l'esprit, une qualité d'écoute une capacité à analyser la musique par la pratique du chant et de la rythmique corporelle. Il peut y avoir à partir d’un certain moment certains aspects de spécialisation particulière à chaque discipline, mais la base commune est importante.
En ce qui concerne la relation entre le professeur de danse et le professeur de formation musicale, il y a bien sûr nécessité d’entente, la recherche et l’entretien d’affinités, de complicité. Il faudrait dans l’idéal que chacun assiste aux cours de l’autre, au moins partiellement, pour que se développe une véritable cohérence, un suivi, entre les ces cours.
Même si ce n’est pas toujours simple, il est essentiel de se mettre régulièrement d’accord sur les objectifs recherchés, les priorités posées, pour travailler sur des thèmes communs aux musiciens et aux danseurs : notions de poids, d’élan, d’accéléré, de ralenti… Des pistes comme l’improvisation par exemple sont des passerelles intéressantes. Dans cette idée de thèmes communs, le rôle de l’accompagnateur est très important car il est le lien entre musique et danse.
Pour parvenir à travailler vraiment ensemble, nous avons opté pour des démarches de projets communs. Le travail sur une œuvre comme matériau commun permet de l’investir par des entrées diverses, corporelles, vocales, et apporte aux élèves des occasions d’apprentissages également diversifiés. Cette manière de faire est intéressante pour cimenter un peu les enseignements.
Nos enseignements souffrent souvent de trop de cloisonnement. On voit régulièrement que les élèves ont du mal à faire le lien entre les apports des différents cours. C’est donc bien à nous, enseignants, d’établir ce lien, notamment à travers les projets transversaux, comme nous l’avons fait l’année dernière sur les « Fables de La Fontaine » d'Isabelle Aboulker.

Françoise Benet
Cette expérience des Fables de La Fontaine était très particulière. Elle a été l’occasion d’écrire des phrases chorégraphiques, parfois assez complexes, et dont le travail a été un vrai bonheur malgré les difficultés. Les élèves ont eu l’occasion de faire de réels apprentissages en s’amusant beaucoup. D’autres projets de ce type ont vu le jour, sur des thèmes divers, comme les chansons de Trenet.
J’ai toujours pensé qu’il faudrait des cours d’initiation et d’éveil communs aux disciplines du conservatoire : danse, musique, chant, théâtre. Ce n’est pas institué comme cela, mais des projets ont permis de créer des situations de ce type. Ces projets, où chacun est amené à jouer (chanter) et danser, montrent aux musiciens ce qu’est la mise en espace de rythmes, de timbres, et offrent aux danseurs des moments de formation musicale exceptionnels. Il faut redire l’importance de toujours placer les élèves au cœur du dispositif, et que cela ne peut se faire sans un esprit d’équipe porté par des envies, des objectifs partagés, et une forte volonté.
Le danseur doit faire la démarche de comprendre la musique, à travers le chant, la rythmique…
Au sein d’une équipe de professeurs, la communication ne va pas de soi, il faut la provoquer et l’entretenir, en saisissant toutes les occasions de collaborations, et en les inventant si elles ne se présentent pas. Les projets communs entre enseignants de différentes disciplines sont le meilleur moyen de se connaître, et d’envisager ensuite des rencontres entre leurs classes. Il est important de rester engagé, actif, ouvert, malgré le poids des difficultés que l’on peut rencontrer quand on veut sortir d’un fonctionnement routinier, et quand on doit porter un projet, rechercher des moyens pour une discipline dont les spécificités ne sont pas toujours bien connues par des directeurs, des responsables, presque toujours musiciens.

Isabelle Dragol
Les danseurs, notamment les adultes, ont une appréhension, un complexe, vis à vis de la formation musicale. Pourtant, je constate qu’ils sont vraiment imprégnés de musique, qu’il suffit souvent de mettre des noms sur les notions. Il est souvent plus facile de faire un travail avec des danseurs qu’avec des musiciens souvent moins à l’aise avec leur corps. Beaucoup de danseurs sont plus « musiciens » que les musiciens, ils aiment souvent beaucoup chanter, ce qui offre des possibilités très intéressantes.

Françoise Benet
Donner une formation musicale aux danseurs n’a de sens que si c’est prolongé par le travail avec l’accompagnateur. Ce travail est essentiel, et requiert des compétences très spécifiques, sensibilité au mouvement, écoute, improvisation… Sur ce plan de l’improvisation, on peut voir que les élèves musiciens sont souvent démunis, bloqués, parce qu’ils n’y sont pas formés. Il y a à ce niveau un décalage entre musiciens et danseurs, pour qui l’improvisation est une pratique courante, mais la situation évolue actuellement.

Isabelle Dragol
Il faut insister sur la nécessité d’une organisation adaptée au type de travail que l’on souhaite. Si les cours de rythmique, d’orchestre, de chorale, se déroulent même temps, ça permet de prévoir des temps de travail communs ou séparés selon les besoins. Nous avons eu ainsi l’occasion de travailler sur des notions de départ sans chef, d’accelerando, de ralenti ensemble. Ce travail ayant été fait d’abord avec les musiciens, corporellement puis vocalement, enfin avec l’instrument. Les danseurs ont ensuite rejoint le groupe pour continuer ce travail ensemble, c’était vraiment des moments très riches et très formateurs.
Enfin, le lieu où se déroule la formation musicale doit être aménagé avec la plus grande attention, ainsi que l’organisation du temps. Si les cours se succèdent, il faut tenir compte de la fatigue physique, du besoin permanent de faire le lien avec le corps.